La sorcellerie

Communication à la Commission « justice et Paix »

Thème : « la position de l’Eglise Evangélique sur le phénomène de la sorcellerie et les violences qui y sont liées »

Introduction : le thème soumis à notre réflexion est pertinent et très important à notre avis. Il était temps qu’on n’en parle, et que surtout des gens d’une certaine vision et préoccupation se penchent sur le sujet. Généralement le savoir en Afrique est très vague, stéréotypé, ésotérique, profane, une connaissance de masse sur laquelle on ne peut pas bâtir du solide ni prendre une décision conséquente. C’est pourquoi pour ce qui concerne la problématique de la sorcellerie, les données restent quelque peu populaires mais incertaines. Des initiatives comme celle-ci aident à mieux cerner le sujet et à faire le tour de la question débouchant sur des résultats objectifs à même d’instruire et d’orienter les décideurs à tous les niveaux pour une gestion équilibrée de ce phénomène. Notre approche sera beaucoup plus synchronique que diachronique.

De l’état de la question. Le phénomène de la sorcellerie constitue une difficulté pour le scientifique et le philosophe, car il pose un problème autant épistémologique que méthodologique. Comment peut déterminer la certitude de la chose ? De quelle manière arrive-t-on à une quelconque connaissance du phénomène ? Quelle méthode peut-on utiliser pour parvenir au fait sans risque de s’égarer? Ceci est d’autant plus troublant que le sorcier ne se définit rarement lui-même. Personne ne se présente comme tel. Et il y a apparemment aucun critère dit scientifique pour déterminer un sorcier encore moins la sorcellerie.

La question que l’on se pose c’est de savoir si de nos jours la méthode scientifique ou l’approche philosophique sont les seuls critères pour la découverte de la réalité. Dans le domaine scientifique, Mark Planck a prouvé à l’aide de la théorie quantique que toutes les réalités ne se démontrent pas par la seule méthode scientifique. Il y a d’autres possibilités. En philosophie, le phénomène de la sorcellerie relève de la métaphasique qui pose le problème de la quête de la réalité.

Tout ceci pour dire que la pensée unique ou l’esprit cartésien a du mal à appréhender le phénomène de la sorcellerie. C’est pour cette raison que certains pensent que la sorcellerie n’existe que dans l’imaginaire surtout africain et lie le phénomène à l’ignorance ou la peur, mais qu’en réalité il n’existe pas de sorcier, donc pas de sorcellerie.

Nous récusons ces différentes conclusions hâtives et faciles. Nous allons plutôt nous tourner vers d’autres disciplines aussi reconnues scientifiques mais qui opèrent différemment : Il s’agit des sciences sociales telles que l’anthropologie et l’ethnologie entre autre

1-1 Le concept de sorcier fait partie intégrante de la littérature universelle. Ce ne sont pas les africains qui pour la première fois ont utilisé le vocable. Ce sont plutôt les premiers anthropologues (Frazier, Taylors etc.), qui ont développé le concept, et qui nous l’ont appliqué. En ce temps on liait sorcellerie à animisme, ce qui renvoyait à un état d’ignorance, de distance par rapport à une certaine civilisation. Aujourd’hui force est de reconnaitre que la sorcellerie est mondialement reconnue, car il y a des sorciers aussi bien à Londres, à Paris, à New York qu’à Ouagadougou. On note une persistance du phénomène malgré le recule de l’ignorantisme et le modernisme. Les sorciers sont des instruits, des citadins et non des paysans et des analphabètes.

1-2 Il est même permit de dire que la modernité ou la globalisation a booster la sorcellerie parce qu’elle a provoqué un mouvement religieux, en Europe dénommé « le retour au sacré » qui s’exprime sous la forme de la recherche des expériences mystiques, et en Afrique le « repli identitaire » qui n’est autre que le retour à certaines pratiques ancestrales.

1-3 L’épistémologie africaine fonctionne autrement. Nous concevons la réalité à partir d’une pensée associative, un modèle dans lequel, le mal n’exclu pas le bien et ou le mal peut même servir la cause du bien. Exemple : la désignation d’un sorcier comme bouc émissaire pour apaiser une tension qui n’aurait pas pu être réglée autrement que par les armes.

1-4 Le paradigme africain ou la vision africaine du monde est un terrain favorable pour l’expression de la sorcellerie. D’abord la personne africaine s’exprime sous un pluralisme (physique, psychique et spirituel). Ensuite entre le dieu créateur et les êtres humains, existe le monde des esprits, esprits qui sont très actifs et imprévisibles. L’individu a recours à ces esprits par le biais de certaines personnes peu ordinaires. Ce sont : les divins, les sorciers, les voyants, les féticheurs etc. « La sorcellerie est d’abord non pas un mal périphérique et superficiel de la culture, mais un phénomène centrale. On ne peut donc pas la séparer de la vision du monde dont elle est une pièce maitresse » (Dakouri, 2011 :123)

1-5 La méthodologie sorcière relève de l’axiologie, c'est-à-dire le principe de la lutte entre le mal et le bien, Dieu et le diable, puisque la sorcellerie est négative et destructive pour les créatures de Dieu. C’est le mal personnifié.

II- De la position de l’Eglise.

L’Eglise est partie intégrante de la société. Elle a été envoyée en mission dans et pour la société en prenant en compte tous les paramètres lui permettant de mieux servir ladite société. Peut elle rester neutre alors qu’autour d’elle se produisent des phénomènes qui inévitablement affectent la qualité de vie de ses membres ? Telle est la question qui se pose à elle par rapport à son environnement et pour la question sorcellaire en particulier. Au regard de tous les arguments avancés plus haut (qui ne sont pas exhaustifs) nous ,église évangélique, reconnaissons le phénomène de la sorcellerie, et pour cause :

2-1 Comme le dit Dakouri (ibid. : 37) « l’impératif d’une praxéologie c'est-à-dire, une science de l’action en contexte africain commande d’admettre avec la société africaine, l’existence de la sorcellerie, le faire c’est préférer des actions préventives que punitives. »Nous reconnaissons la sorcellerie parce que pour nous, elle n’est qu’un dérivé des manifestations diaboliques ou démoniaques. Nier le phénomène c’est nier en bloc les activités de l’ennemi de Dieu et de l’homme c'est-à-dire le diable.

2-2 Dans l’accompagnement pastoral, nous demeurons confrontés aux conséquences de la sorcellerie. Nous recevons des confessions de part et d’autre qui sont troublantes et qui souvent se vérifient dans les faits. Parmi les manifestations enregistrées lors des confessions en plus des observations et des croyances aux vérités populaires, la sorcellerie se manifeste par : l’envoutement, la possession maléfique, les imprécations, le jet de sort, la transformation des victimes etc. Le sorcier lui-même se métamorphose et agit nuitamment. Il opère par le principe de l’efficacité symbolique. C’est une notion forgée par Claude Lévi-Strauss (cité par Dakouri, ibid.: 125-126) qui est devenue dans les sciences sociales et humaines une axiomatique permettant de rendre intelligible toute action symbolique ayant un effet thérapeutique en ethnomédecine, en anthropologie de la santé et de la maladie, en anthropologie de la religion voire en psychiatrie. Elle mobilise les individus ou les groupes autour d’une idée ou d’une action. Elle accomplit des miracles, guérit les malades, agit sur le physique et le psychique, un système dont le fonctionnement modifie le réel.

Pour Laplantine, il suffit de créer pour « l’individu des conditions psychosociologiques, pour que des phénomènes se produisent » (Laplantine, 1974 :66)

Pour Marcel Mauss elle repose sur 2 lois autour de la contagion (ibid., 66-67)

*La continuité sympathique (contagion métonymique) : lorsque deux choses sont en contact, ce qu’on fait à l’une est capable de se reporter sur l’autre, alors que le contact est rompu. La partie devient le substitut symbolique pour le tout. C’est pourquoi le sorcier peut dire « m ye n paam a nug bumbu ». « Pourvu que j’ai un objet l’ayant appartenu. »

*La similarité sympathique (contagion métaphorique) : le semblable est représenté par le semblable, appelle le semblable et agit sur le semblable.

2-3 Dans la société Moaga le vocable sorcier reste à définir. Mis à part le maraboutisme qui a récemment fait son apparition, le mot sorcier dans l’imaginaire moaga avait 3 composantes : le soêya( mangeur ou mangeuse d’âme), le silmandé et le tiim-soaba qui généralement masculins. Le silmandé et le soeyaâ agissent nuitamment. Le tiim soaba peut agir à visage découvert car il est en même temps remède et poison. Généralement le silmandé et le tiim-soaba sont craints mais ils ne sont pas trop inquiétés, parce que personne n’ose les attaquer ou les démasquer en publique. Le problème se pose beaucoup plus au niveau du soêyâ. Dans ce cas de figure, c’était généralement les vieilles femmes sans défense qui étaient indexées à tort ou à raison. De nos jours ce n’est plus le cas. Le phénomène de désignation ou de démasquation ne se limite plus aux vieilles femmes seulement. N’importe quelle femme peut être accusée de sorcière, et ceci pour des motifs variés : avoir, pouvoir, coquetterie, comportement social etc. Et mêmes certains hommes se retrouvent des fois sur le banc des accusés, et pour cause : la réussite fulgurante en politique ou dans les affaires,(les nouveaux riches) et la sorcellerie commerciale. Cependant la négation pure et simple de l’existence de ce phénomène revient ainsi à réduire les souffrances des victimes de la sorcellerie. Les droits de l’homme c’est aussi bien pour le sorcier que pour ses victimes. C’est pour toutes ces raisons que, malgré les quelques méfaits qu’entrainent la reconnaissance du phénomène (la psychose du sorcier ou surtout de la sorcière, les exactions commises lors des séances de délivrance, la dénonce de la sorcellerie tout azimut) nous reconnaissons le phénomène parce que nous voulons parer au mal en amont et en aval.

Ceci étant cette reconnaissance du phénomène est tacite, car il n’existe ni une déclaration officielle de l’Eglise sur le sujet, ni un débat théologique débouchant sur une position doctrinale claire dans ledit domaine. Il est plutôt laissé à l’appréciation de chaque pasteur selon les réalités de son milieu. Toutefois le consensus général qui se dégage va dans le sens de la reconnaissance de la sorcellerie avec toutes ces conséquences à gérer

III- Des violences liées au phénomène

Les violences liées à la sorcellerie sont deux ordres.

3-1 Le sorcier ou surtout la sorcière : comme personne ne se déclare comme tel, le conscient collectif veut qu’on désigne ou qu’on démasque un coupable chaque fois qu’il y a un malheur dans un groupe. D’où les soupçons suivis d’accusation, se terminant par des sanctions pour les faibles et sans défense, sanctions qui peuvent être : la maltraitance, l’exclusion, la stigmatisation, la lapidation etc. Le soit disant coupable est souvent désigné par le procédé de l’ordalie. Ces violences conduisent à une certaine mort : combien de vieilles femmes ont errées sans domicile soumises aux intempéries qui les ont finalement emportées. Il y a aussi la mort sociale, la mort économique(le cas des femmes dont le commerce surtout de nourriture marchait si bien jusqu’au jour ou pour les nuire on les a accusées d’être de sorcières et du coup l’activité commerciale chute). Ces sanctions sont discriminatoires, car un adage moaga dit « An n be zug n yet ti naab ma yaa sôeyâ », « Qui ose dire que la mère du chef est sorcière ».

Même dans les cas ou les faits d’accusations se seraient avérés exacts, il faut une autre forme de justice que la vindicte populaire pour régler les conflits liés à ces faits.

3-2 Les victimes de sorcellerie : dans la prise en charge des malades en générale et le suivi des cas psychosomatiques en particulier, l’église a été confrontée à des situations qui s’avèrent être les conséquences des sévisses de la sorcellerie : envoutements, folies provoquées etc. A cette liste, il faut ajouter d’autres faits qui constituent des influences indirectes de la sorcellerie. Nous pouvons mentionner la perte d’emploi, la dislocation de relations, la perte du statut social, économique, etc.

IV- Du rôle de l’Eglise

4-1 curatif : Jésus comme nous le rapporte les Evangiles a chassé des démons et guérit toutes sortes de maladies. L’Eglise est appelée dans sa mission holistique à s’occuper du corps de l’âme et de l’esprit, en un mot selon la conception africaine à soigner le dedans et le dehors de l’homme. Toujours selon cette vision le pasteur ou le prêtre dans la communauté joue multiple rôles : il est considéré tour à tour comme un guérisseur, un voyant, un féticheur ou un devin. Il faut qu’elle soigne aussi les blessés de la sorcellerie. Certains groupes charismatiques et les pentecôtistes sont à l’avant-garde dans ce combat avec des résultats à géométrie variable. Il y a des inconvénients : le fait de trop en parler a finit par créer une psychose du sorcier et de la sorcellerie. En outre certains pasteurs en ont fait un cheval de bataille qui n’est autre qu’une façon de se rendre populaire avec en toile de fond des retombés financiers. Bien que certaines de ces méthodes employées soient à déplorer, parce que vraiment atypiques, force est de reconnaitre que ces groupes tentent d’apporter des remèdes de l’église aux maux causés par le phénomène.

4-2 Préventif : le préventif consisterait d’abord à donner un enseignement idoine sur le phénomène. Oui la sorcellerie existe, mais le fait d’être chrétien nous met à l’abri des activités du diable en général et des sorciers en particulier. Il nous appartient pas d’accuser ou d’indexer qui que ça soit. Dieu est notre protection et comme le dit Jean « Celui qui avec nous est plus fort que celui qui vient contre nous. »

Même pour le non Chrétien, un adage de chez nous dit, « soê wâbda yô koêeg soaba » « le sorcier ou la sorcière ne peut tuer que celui ou celle qui n’a pas longue vie. »

Quelques remarques conclusives

-Nous ne pouvons pas nier la sorcellerie, car le nier serait nier la puissance et l’existence même du mal. Cependant, ne sont pas sorciers ou sorcières ceux ou celles qu’on dénonce, car la sorcellerie elle-même a changé de visage.

-il y a nécessité pour tous les acteurs socio-politico-religieux de se saisir du problème afin de mieux cerner tous ces contours et détours et d’apporter une esquisse de réponse. La politique de l’Autriche n’eradique pas le phénomène, il ne fait que l’amplifier.

-Pour ce faire il faut un cadre juridique. Cela permettra de savoir qui est sorcier et qui ne l’est pas. Les lois ainsi élaborées serviront à protéger les sorciers tout comme leurs victimes contre la justice populaires et subjective jusqu’ici pratiquées.

Sources consultées

1- Dakouri, Gabou (2011) La sorcellerie, une réalité vivante en Afrique, Abidjan, Cérap.

2-Ramsès Thiémélé, Boa(2010) La sorcellerie n’existe pas, Abidjan, Cérap.

3-Laplantine,François,((1974) « L’efficacité symbolique » in les mots clés de l’anthropologie, Toulouse, Privat

4-Lévi-Srauss, Claude(1958) Anthropologie structurale, Paris, Plon

 

Dr Elie Z. Koumbem

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